Le 28 octobre 2024, le Japon a élu sa première femme Premier ministre. Le même mois, l'Afghanistan a interdit aux femmes de parler en public. Deux dates. Deux directions opposées. Le monde des droits des femmes en 2025 ne se résume pas à « ça avance » ou « ça recule ». C'est les deux. En même temps. Et c'est exactement pour ça qu'il faut en parler.
Ce 8 mars, plutôt que de vous livrer un bilan lisse et rassurant — « tout va bien, on progresse » — ou au contraire un catalogue de catastrophes qui paralyse, Diana vous propose une cartographie honnête. Les avancées sont réelles. Les reculs aussi. Et la tension entre les deux dit quelque chose d'important sur le moment politique que nous traversons.
Deux directions, un seul monde
Depuis 1945, chaque décennie a apporté des progrès mesurables sur les droits des femmes à l'échelle mondiale. Le droit de vote, l'accès à l'éducation, la criminalisation des violences conjugales, la parité dans les parlements — les indicateurs ont globalement progressé. ONU Femmes mesure, depuis 2010, un indice composite qui intègre santé reproductive, autonomisation politique et accès économique. Cet indice a progressé de 23 points en quinze ans dans les pays à revenu intermédiaire.
Mais depuis 2020, quelque chose s'est modifié. Les progrès ralentissent. Dans certains pays, ils s'inversent. Et ce n'est pas une coïncidence avec la montée des nationalismes, les crises économiques post-pandémie et la remontée des courants conservateurs religieux sur tous les continents.
D'ailleurs, 2025 marque les 30 ans de la Conférence de Pékin — ce sommet historique de 1995 où 189 pays avaient adopté le Programme d'action le plus ambitieux jamais signé sur les droits des femmes. Trois décennies plus tard, aucun pays n'a pleinement mis en œuvre ses engagements. Selon ONU Femmes, au rythme actuel, l'égalité de genre complète ne sera pas atteinte avant 2158.
Les avancées notables de 2025
Il serait malhonnête de commencer par les mauvaises nouvelles. Car il y en a, des bonnes. Plusieurs, même.
En Finlande, le Parlement a adopté en janvier 2025 une loi qui rend obligatoire la parité dans les conseils d'administration de toutes les entreprises cotées en bourse — et étend cette obligation aux PME de plus de 50 salariés à partir de 2027. Un modèle que l'Union Européenne observe avec attention.
En Colombie, la Cour constitutionnelle a confirmé en février 2025 que l'avortement est un droit fondamental jusqu'à 24 semaines. Après des décennies de criminalisation totale, ce pays d'Amérique latine fait figure d'exemple dans une région encore largement restrictive.
En Inde, la Cour Suprême a rendu en mars 2025 un arrêt historique reconnaissant explicitement le droit des femmes mariées à refuser les rapports sexuels avec leur conjoint. Le viol conjugal n'était pas reconnu par le code pénal indien — et ne l'est toujours pas légalement, mais cette jurisprudence ouvre une brèche significative.
En France, la constitutionnalisation de l'IVG en mars 2024 a produit ses premiers effets concrets : plusieurs pays européens ont cité cet exemple pour relancer des débats internes. La Belgique a suivi en décembre 2024 en inscrivant le droit à l'avortement dans sa Constitution. L'Irlande, qui avait légalisé l'IVG par référendum en 2018, travaille désormais à en faciliter l'accès réel — les délais et les frais étant encore un obstacle pour beaucoup de femmes.
Le Japon et sa première Première ministre
C'est l'une des nouvelles les plus symboliques de l'automne 2024. Sanae Takaichi, élue à la tête du Parti Libéral Démocrate le 28 octobre 2024, est devenue la première femme à occuper le poste de Premier ministre du Japon — l'une des économies les plus importantes au monde, et l'un des pays développés où le plafond de verre a toujours été le plus épais.
Pour comprendre le poids de ce moment : le Japon se classait en 2023 à la 125e place sur 146 pays dans l'indice de parité du Forum Économique Mondial. Les femmes n'occupaient que 9,9 % des sièges au parlement. Et dans les entreprises du CAC japonais (le Nikkei), la proportion de femmes dirigeantes plafonnait à 12 %.
Sanae Takaichi n'est pas une féministe au sens occidental du terme. Elle est conservatrice sur de nombreux sujets. Mais son élection a envoyé un signal puissant dans une société où les femmes sont encore massivement encouragées à quitter le marché du travail à la naissance de leur premier enfant. Ce signal — « une femme peut diriger ce pays » — dépasse les convictions politiques de la personne qui l'incarne.
Cela dit, Diana tient à souligner une nuance importante : l'élection d'une femme à un poste de pouvoir ne fait pas automatiquement avancer les droits des femmes. Margaret Thatcher ne l'a pas fait. Giorgia Meloni non plus. Ce qui compte, c'est ce que les dirigeantes font de ce pouvoir — pas simplement qu'elles l'aient.
Europe : des progrès, mais nuancés
L'Europe reste globalement en tête sur les indices de parité — mais l'image est plus complexe qu'il n'y paraît.
Les pays nordiques continuent de dominer : Islande, Finlande, Norvège et Suède occupent les quatre premières places du Global Gender Gap Report. L'Islande a fermé plus de 91 % de son écart de genre en 2024. Mais même là, le fossé salarial persiste dans certains secteurs — en particulier la finance et les nouvelles technologies.
En Allemagne, la coalition au pouvoir a présenté en janvier 2025 un plan d'action pour réduire le fossé salarial — qui s'établit à 18 % en défaveur des femmes, l'un des plus élevés d'Europe occidentale. Le plan prévoit notamment de rendre obligatoire la transparence salariale dans les entreprises de plus de 250 salariés. Des mesures similaires existent déjà au Royaume-Uni (Gender Pay Gap reporting) et en France (index Egapro), avec des résultats mitigés.
En Italie, la situation est paradoxale. Le pays est dirigé par une femme — Giorgia Meloni — dont le gouvernement a simultanément durci les conditions d'accès à l'avortement (en permettant aux associations anti-avortement d'entrer dans les centres de conseil), réduit les financements des centres anti-violences, et tenu un discours explicitement nataliste. L'exemple italien illustre parfaitement la distinction entre « représentation formelle » et « progrès substantiels ».
Les reculs alarmants
Diana ne vous cache pas que cette section est difficile à écrire. Non pas parce que les faits sont durs — ils le sont — mais parce qu'ils risquent de provoquer ce sentiment d'impuissance qui empêche d'agir. Lisez-les, donc. Mais lisez aussi la dernière section sur ce que vous pouvez faire.
Les reculs de 2025 s'organisent autour de trois axes principaux : les droits reproductifs, la liberté de mouvement et d'expression, et la participation économique.
Sur les droits reproductifs, la tendance mondiale post-Roe est plus complexe que ce que les titres de presse laissent entendre. Certes, la décision américaine de 2022 a été suivie par des restrictions dans plusieurs États. Mais elle a aussi provoqué une réaction : en 2024-2025, sept États américains ont inscrit le droit à l'avortement dans leur Constitution par référendum. La bataille se joue État par État.
En Hongrie, le gouvernement Orbán a introduit en 2025 une obligation d'écouter les battements de cœur du fœtus avant toute demande d'avortement — une mesure calquée sur des lois américaines et clairement conçue pour décourager les femmes. En Pologne, le nouveau gouvernement a promis de libéraliser l'avortement, mais se heurte à un président Duda qui a bloqué la loi par veto — laissant les femmes dans un entre-deux juridique douloureux.
Afghanistan : l'effacement systématique des femmes
Le cas afghan mérite un paragraphe à part entière. Non pas parce qu'il est le plus important numériquement — le pays compte 20 millions de femmes dans une planète de 4 milliards — mais parce qu'il représente un degré d'effacement des femmes de la sphère publique qu'aucun autre régime contemporain ne pratique à ce niveau.
Depuis le retour des Talibans en 2021, les mesures se sont accumulées : interdiction d'étudier au-delà du primaire, interdiction de travailler dans la quasi-totalité des secteurs, interdiction de circuler sans mahram (tuteur masculin), interdiction des parcs et espaces publics. En octobre 2024, un nouveau décret a interdit aux femmes de parler en public — y compris entre elles, dans un espace audible par un homme.
En novembre 2024, la Cour Pénale Internationale a ouvert une enquête formelle sur le traitement des femmes en Afghanistan, qualifié de crime contre l'humanité. C'est une première mondiale : jamais la suppression systématique des droits des femmes n'avait été formellement poursuivie comme crime contre l'humanité devant une juridiction internationale.
L'ONG Equality Now a publié en janvier 2025 un rapport documentant que les Talibans ont adopté depuis 2021 plus de 80 décrets restrictifs ciblant spécifiquement les femmes. Quatre-vingts. En moins de quatre ans.
États-Unis : la bataille des droits reproductifs
La décision Dobbs de juin 2022 — qui a annulé Roe v. Wade — a déclenché une mobilisation sans précédent. Trois ans après, le tableau est complexe.
Dans les États qui ont interdit ou sévèrement restreint l'avortement (Texas, Alabama, Idaho, Tennessee...), les conséquences sont documentées et graves : des femmes ayant besoin de soins en urgence pour des fausses couches se sont vu refuser des traitements par des médecins craignant des poursuites. Des cas de sepsis, de complications graves, voire de décès, ont été rapportés et liés directement aux nouvelles lois. L'American College of Obstetricians and Gynecologists a publié en 2024 un rapport dévastateur sur l'impact des restrictions sur les soins médicaux ordinaires.
Mais la résistance s'organise. Depuis 2022, sept États ont constitutionnalisé le droit à l'avortement par référendum populaire — dont le Missouri, l'un des États les plus restrictifs, en novembre 2024. Une victoire surprise et symboliquement très forte.
L'élection présidentielle de novembre 2024 a marqué une nouvelle étape. La candidature de Kamala Harris, première femme candidate d'un grand parti à la présidence, a été défaite. Son adversaire a annoncé son intention de ne pas soutenir de loi nationale interdisant l'avortement — mais a nommé plusieurs juges conservateurs dont les positions sur le sujet sont connues. La bataille juridique va se poursuivre, État par État, pour des années.
Ce que cette séquence révèle, c'est que les droits des femmes sont devenus un enjeu électoral central aux États-Unis — et que les électrices et électeurs favorables à ces droits constituent une force mobilisable. C'est une évolution structurelle, même si les résultats à court terme sont douloureux.
Afrique et Asie : un tableau contrasté
Il serait réducteur de parler de l'Afrique ou de l'Asie comme d'un bloc homogène. Les situations sont radicalement différentes selon les pays — et parfois selon les régions d'un même pays.
En Éthiopie, la vice-présidence est assurée par une femme, Sahle-Work Zewde, depuis 2018. Le pays a adopté des lois sur la violence domestique et les mariages forcés — mais leur application reste très limitée dans les zones rurales. La distance entre la loi et la pratique est l'un des défis majeurs dans de nombreux pays africains.
Au Kenya, le mouvement #EndFemicide a pris une ampleur considérable début 2024 après une série de féminicides très médiatisés. Des manifestations massives ont eu lieu à Nairobi, forçant le gouvernement à annoncer un plan d'action — dont l'application est encore insuffisante selon les associations. Mais la mobilisation a mis le sujet à l'agenda politique de façon durable.
En Arabie Saoudite, les réformes Vision 2030 ont permis aux femmes d'accéder au permis de conduire (2018), de voyager sans tuteur masculin (2019) et d'accéder à davantage d'emplois. Le taux d'activité féminine est passé de 17 % en 2017 à 33 % en 2024. Ces chiffres sont réels — et impressionnants à l'échelle de la région. Mais les militantes des droits des femmes qui ont combattu pour ces mêmes réformes restent en prison. Loujain al-Hathloul, emprisonnée en 2018 pour avoir demandé le droit de conduire, n'a été libérée qu'en 2021 et reste sous interdiction de voyager.
En Iran, le mouvement Femme Vie Liberté — né en septembre 2022 après la mort de Mahsa Amini — a continué de structurer une résistance silencieuse et persistante. Des femmes circulent sans voile dans certaines rues de Téhéran, au risque de représailles. Les autorités ont durci les sanctions. Mais le mouvement n'a pas disparu : il s'est transformé en résistance diffuse, documentée et internationale.
Que faire face à tout ça ?
Il n'y a pas de réponse simple. Et Diana ne va pas vous proposer une liste de gestes symboliques qui donnent bonne conscience sans changer grand-chose. Ce que la recherche sur l'engagement civique montre, c'est que les actions les plus efficaces combinent plusieurs niveaux.
Au niveau individuel : se tenir informée de façon régulière et précise (pas seulement en mars). Partager les informations vérifiées plutôt que les contenus émotionnels. Soutenir financièrement les organisations qui font le travail sur le terrain.
Au niveau collectif : les recherches sur le changement social montrent que les lois évoluent en réponse à la mobilisation — et que cette mobilisation commence souvent par des cercles restreints. Parler de ces sujets dans son entourage, sans chercher à convaincre tout le monde, mais en normalisant la conversation. Rejoindre ou soutenir une association locale.
Au niveau politique : voter en tenant compte des positions des candidats sur ces sujets. Interpeller les élus locaux et nationaux. Signer les pétitions qui arrivent aux bonnes instances (Assemblée nationale, Parlement européen) et pas seulement les pétitions symboliques.
Le 8 mars n'est pas une fête. C'est une journée de mobilisation internationale qui existe depuis 1911. Son objet n'est pas de célébrer les progrès accomplis — même s'ils méritent d'être reconnus — mais de mesurer le chemin qui reste, et de renouveler l'engagement pour le parcourir. Cette année, les deux sont nécessaires.
Questions fréquentes
Quel pays est le plus avancé sur les droits des femmes en 2025 ?
Selon le Global Gender Gap Report du Forum Économique Mondial, l'Islande occupe la première place pour la 15e année consécutive, avec un fossé de genre fermé à plus de 91 %. La Finlande, la Norvège et la Suède complètent le top 4. Ces pays se distinguent par une combinaison de politiques publiques (congé parental partagé, accès universel aux soins, transparence salariale) et de changements culturels profonds sur plusieurs décennies. Mais même ces pays n'ont pas fermé l'intégralité de leur fossé de genre.
L'Afghanistan est-il le seul pays où les femmes n'ont plus le droit de travailler ?
L'Afghanistan est le seul pays au monde où les femmes sont légalement interdites d'accès à la quasi-totalité des emplois et à l'enseignement supérieur. D'autres pays ont des restrictions très sévères (notamment dans certaines interprétations des lois islamiques en Iran ou en Arabie Saoudite), mais aucun n'atteint le niveau d'exclusion systématique documenté en Afghanistan depuis 2021. La Cour Pénale Internationale a ouvert une enquête formelle en novembre 2024 pour crime contre l'humanité.
Que change concrètement la constitutionnalisation de l'IVG en France ?
L'inscription du droit à l'interruption volontaire de grossesse dans la Constitution française en mars 2024 ne crée pas de nouveau droit — l'IVG était déjà légale depuis la loi Veil de 1975. Elle rend ce droit plus difficile à révoquer : aucun gouvernement futur ne pourra l'abroger par simple vote parlementaire. Cela constitue une protection formelle importante, notamment au regard des évolutions observées aux États-Unis. Mais cela ne résout pas les problèmes d'accès réel à l'IVG, qui reste difficile dans certains territoires ruraux et ultramarins.
Pourquoi le fossé salarial persiste-t-il même dans les pays les plus égalitaires ?
Le fossé salarial a plusieurs composantes. La part « non ajustée » inclut les différences de postes, de secteurs et de temps de travail. La part « ajustée » — le fossé à poste et compétences identiques — est plus faible, mais persiste même en Islande (environ 5 %). Les recherches identifient plusieurs causes : la dévalorisation systémique des métiers à dominante féminine, les interruptions de carrière liées à la parentalité (qui pèsent encore principalement sur les femmes), et des biais inconscients dans les décisions de promotion. L'éliminer nécessite des interventions à plusieurs niveaux : transparence salariale, congé parental vraiment partagé, et révision des évaluations de postes.
Comment évaluer la fiabilité d'une organisation qui défend les droits des femmes ?
Plusieurs critères permettent d'évaluer la sérieux d'une organisation : la publication de rapports annuels avec comptes vérifiés, la présence sur des registres officiels de transparence (comme le Registre des associations en France ou le Charity Register au Royaume-Uni), la clarté des objectifs et des méthodes de travail, et les partenariats avec des institutions reconnues (ONU, Parlement européen...). Des sites comme Don en confiance (France) ou Charity Navigator (international) évaluent la gouvernance des organisations à but non lucratif.
Le mouvement féministe est-il encore efficace ?
La question mérite une réponse nuancée. Les mouvements sociaux ne fonctionnent pas de façon linéaire — les avancées sont souvent suivies de réactions conservatrices, puis d'une consolidation à un niveau supérieur. MeToo a changé des lois, des pratiques institutionnelles et des cultures d'entreprise dans de nombreux pays — c'est mesurable. Les mobilisations autour de l'avortement aux États-Unis ont permis de protéger ce droit par référendum dans des États conservateurs. La contestation en Iran persiste. Ce qui est vrai, c'est que le féminisme contemporain est pluriel, fragmenté, et parfois en tension interne — ce qui est le signe d'une diversité de situations et de priorités, pas nécessairement d'une inefficacité.
Qu'est-ce que la conférence de Pékin et pourquoi en parler en 2025 ?
La Quatrième Conférence mondiale sur les femmes, tenue à Pékin en 1995, a réuni 189 gouvernements qui ont adopté un Programme d'action en 12 domaines critiques : pauvreté, éducation, santé, violences, conflits armés, économie, pouvoir et prise de décision, mécanismes institutionnels, droits humains, médias, environnement, et petite fille. 2025 marque les 30 ans de cette conférence — et l'ONU organise des bilans nationaux et internationaux. Selon ONU Femmes, aucun des 189 pays signataires n'a pleinement mis en œuvre l'ensemble des engagements de Pékin. C'est à la fois décevant et révélateur du chemin qui reste.
Sources
- ONU Femmes — Rapports annuels sur l'égalité de genre
- Forum Économique Mondial — Global Gender Gap Report 2024
- Cour Pénale Internationale — Enquête Afghanistan 2024
- Equality Now — Rapport sur les décrets talibans 2025
- Amnesty International France — Rapports sur les droits des femmes dans le monde
- Human Rights Watch — Women's Rights 2025