On ne va pas te parler de Marie Curie. Ni de Coco Chanel. On va commencer par une physicienne proposée 49 fois pour le Nobel entre 1924 et 1967, et jamais récompensée. Elle s'appelait Lise Meitner, et il y a de fortes chances que tu n'aies jamais croisé son nom dans un manuel d'histoire. Cette liste est pour elle et pour les autres. Des femmes qui ont changé des vies, inventé des choses — ou simplement refusé de se taire quand on le leur demandait.
Le 8 mars vient de passer, et avec lui la valse annuelle des mêmes cinq ou six portraits (tu as sûrement vu défiler les mêmes que moi). Pourtant, les avancées et les reculs des droits des femmes dans le monde se comprennent mieux quand on connaît celles qui ont ouvert des portes — sans jamais passer à la postérité. La plupart des quinze femmes de cette liste n'ont eu ni biopic ni chapitre dans ton manuel scolaire. Certaines sont mortes oubliées. Ce qu'elles ont fait est réel, documenté, parfois renversant.
Pourquoi ces quinze femmes et pas d'autres
Il existe des milliers de listes « femmes inspirantes ». La plupart recyclent les mêmes noms : Simone de Beauvoir, Rosa Parks, Malala Yousafzai. Ces femmes sont remarquables (aucun débat là-dessus). Mais leur histoire est déjà racontée, commentée, décortiquée — et les femmes puissantes qui façonnent la culture pop captent déjà l'essentiel de la lumière médiatique.
Cette liste applique un seul critère : un impact réel et documenté, sans la reconnaissance qui aurait dû aller avec. Certaines en ont été privées parce qu'elles étaient des femmes. D'autres parce qu'elles étaient noires, colonisées, pauvres, ou simplement en avance sur leur temps. Et pour chacune, je t'ai laissé de quoi vérifier — parce qu'une liste de « femmes oubliées » truffée d'approximations, c'est la double peine.
Les pionnières des sciences oubliées
1. Lise Meitner — la physicienne qui a expliqué la fission nucléaire
Fin 1938, Lise Meitner et son neveu Otto Robert Frisch comprennent enfin ce qui se passe. Ils sont les premiers à expliquer la fission nucléaire — le phénomène au cœur des réacteurs et des bombes atomiques. Otto Hahn, son collègue de toujours, avait obtenu les indices expérimentaux à Berlin (avec Fritz Strassmann). C'est lui seul qui a reçu le prix Nobel de chimie 1944 pour cette découverte.
Meitner était autrichienne, d'origine juive, et une femme dans l'Allemagne nazie. En 1938, elle a dû franchir clandestinement la frontière néerlandaise en laissant tout derrière elle, avant de s'installer à Stockholm. Sa fiche dans les archives des nominations au prix Nobel compte 49 propositions, en physique comme en chimie, entre 1924 et 1967. Aucune n'a abouti. Elle a aussi refusé de rejoindre le projet Manhattan à Los Alamos : elle ne voulait rien avoir à faire avec une bombe. Elle est morte en 1968, et l'élément 109 du tableau périodique porte aujourd'hui son nom (le meitnerium). Posthume, évidemment.
2. Chien-Shiung Wu — l'expérimentatrice qui a fait tomber une loi de la physique
Richard Feynman avait parié 50 dollars que la parité tiendrait. Il a perdu. En juin 1956, deux théoriciens — Tsung-Dao Lee et Chen-Ning Yang — soumettent à la Physical Review une question dérangeante : et si la parité n'était pas conservée dans les interactions faibles ? Autrement dit, et si la nature faisait la différence entre la gauche et la droite ? Comme le raconte l'histoire de la chute de la parité publiée par la Société américaine de physique, leur article n'a d'abord suscité qu'une curiosité polie.
Pour trancher, il fallait une expérience d'une difficulté folle. C'est Chien-Shiung Wu, professeure à l'université Columbia, qui l'a dirigée avec une équipe du National Bureau of Standards, à Washington. Le principe : des noyaux de cobalt 60 refroidis près du zéro absolu, alignés par un champ magnétique, dont on mesurait les émissions. Les mesures décisives ont été faites entre Noël 1956 et le Nouvel An. L'article de Wu et de ses collègues dans la Physical Review paraît en février 1957. Résultat : la parité est violée. Retiens ce nom, parce que le Nobel, lui, l'a oublié. Lee et Yang ont reçu le prix de physique dès 1957 — Wu, qui avait apporté la preuve, n'y a pas été associée. Selon sa biographie au National Women's History Museum, elle a reçu le prix Wolf de physique en 1978, vingt et un ans plus tard.
3. Rosalind Franklin — bien plus que la « photo 51 »
Franklin est sans doute la plus connue des « méconnues ». Ce qui donne une idée de l'ampleur du problème. Son histoire est aussi la plus déformée. Version légendaire : début 1953, James Watson voit en cachette la photo 51 — un cliché de l'ADN aux rayons X pris par Franklin. Il comprend tout d'un coup d'œil. Franklin, elle, n'aurait jamais su lire ses propres données.
Sauf que non. En avril 2023, deux historiens des sciences ont publié dans Nature une relecture de ce que Franklin a réellement apporté à la découverte de la double hélice. Matthew Cobb et Nathaniel Comfort écrivent les biographies de Crick et de Watson (ce qui rend leur verdict d'autant plus intéressant). La photo 51 avait été prise par Franklin et son doctorant Raymond Gosling ; c'est Gosling qui l'a transmise à Maurice Wilkins (Franklin le savait, selon lui). Surtout, cette photo n'a pas « donné » la double hélice à Watson et Crick. Ce qui a vraiment compté ? Un rapport interne du Medical Research Council — Franklin y avait consigné ses mesures — que Max Perutz leur a remis. La conclusion des deux historiens : Franklin était une contributrice à part égale.
En avril 1953, Nature a publié trois articles côte à côte sur la structure de l'ADN, dont un signé Franklin et Gosling. Un an plus tard, Watson et Crick l'ont écrit noir sur blanc : sans les données de Franklin, leur structure aurait été très improbable, voire impossible. Franklin est morte d'un cancer de l'ovaire en 1958, à 37 ans. En 1962, le Nobel de médecine est allé à Watson, Crick et Wilkins — et Franklin, morte quatre ans plus tôt, ne pouvait plus le recevoir.
Une artiste et une militante
4. Tarsila do Amaral — la peintre au cœur du modernisme brésilien
Paris l'a découverte cet hiver. Si tu es passée devant le musée du Luxembourg, tu as peut-être croisé son visage sur les affiches. J'y suis allée un dimanche de janvier. Tu me connais : j'organise mes week-ends autour des expos (ma sélection d'expositions et de musées à voir en témoigne). Je suis restée un long moment devant ses paysages aux couleurs de bonbon acidulé. Pour les autres : Tarsila do Amaral, née en 1886 dans l'État de São Paulo, est l'une des peintres les plus aimées du Brésil. Selon le dossier pédagogique du musée du Luxembourg, l'exposition présentée d'octobre 2024 à février 2025 était sa première grande rétrospective en France. Oui, la première, plus de cinquante ans après sa mort.
Au début des années 1920, elle suit à Paris les cours des cubistes André Lhote, Albert Gleizes et Fernand Léger (son « service militaire cubiste », comme le dit joliment le musée). Elle se lie avec Blaise Cendrars, puis rentre au Brésil avec une idée fixe — peindre un pays qui ne ressemble à aucun autre. En 1928, elle offre à son compagnon, l'écrivain Oswald de Andrade, une toile étrange. Une créature déformée, un géant de conte à côté d'un cactus : Abaporu — « anthropophage » en tupi-guarani. Le tableau inspire le mouvement anthropophage. L'idée : assimiler — « dévorer » — toutes les cultures qui composent le Brésil, européennes comprises, pour inventer un art moderne entièrement brésilien.
5. Djamila Boupacha — l'affaire qui a secoué la France
Djamila Boupacha a 22 ans, en 1960, quand elle est arrêtée en pleine guerre d'Algérie. Militante du FLN, elle est accusée d'avoir posé une bombe. En détention, elle est torturée et violée par des militaires français.
L'avocate Gisèle Halimi prend sa défense. Le 2 juin 1960, Simone de Beauvoir publie dans Le Monde un texte intitulé « Pour Djamila Boupacha ». Il s'ouvre sur cette phrase : « Ce qu'il y a de plus scandaleux dans le scandale c'est qu'on s'y habitue. » L'affaire devient un symbole de la torture pratiquée pendant la guerre d'Algérie. Condamnée à mort par un tribunal français, Djamila Boupacha est finalement graciée, puis libérée en 1962, à l'indépendance de l'Algérie. C'est ce que rappelle le Guardian dans l'article consacré à la mort de Gisèle Halimi, en 2020.
Une entrepreneure, une inventrice et une chimiste
6. Madam C.J. Walker — la première self-made millionnaire
Sarah Breedlove naît en 1867 à Delta, en Louisiane. Cinquième enfant de ses parents, elle est la première à ne pas naître en esclavage. Vers 1904, à Saint-Louis, elle devient agente commerciale pour Annie Turnbo Malone (une autre entrepreneuse noire du cheveu). En 1905, elle lance ses propres soins capillaires pour les femmes afro-américaines — des clientes dont les grandes marques de l'époque ignoraient les besoins.
Walker a construit son empire sur une méthode : sillonner le pays et multiplier les démonstrations. Derrière elle, une armée d'environ 25 000 agents commerciaux (oui, tu as bien lu : 25 000). À sa mort, le 25 mai 1919, à 51 ans, elle dirige une affaire qui réalise plus de 500 000 dollars de chiffre d'affaires par an. Le Guinness World Records lui attribue le titre de première self-made millionnaire. Il reconnaît aussi que l'étendue exacte de sa fortune reste difficile à établir — elle-même niait être millionnaire de son vivant.
7. Hedy Lamarr — actrice, et inventrice
Hedy Lamarr, c'est l'une des stars hollywoodiennes des années 1940. Ce qu'on sait moins : le 10 juin 1941, avec son ami compositeur George Antheil, elle dépose un brevet. Intitulé « Système de communication secrète », il est accordé en 1942. L'idée : faire sauter le signal radio d'une fréquence à l'autre, selon une séquence connue du seul émetteur et du seul récepteur — pour empêcher l'ennemi de brouiller les torpilles radioguidées. Le Journal du CNRS raconte comment les deux inventeurs se sont inspirés des pianos mécaniques : 88 fréquences, comme les 88 touches d'un clavier.
Il a fallu attendre 1997, plus d'un demi-siècle après le brevet, pour une vraie reconnaissance. Cette année-là, l'Electronic Frontier Foundation a décerné un prix spécial à Lamarr et Antheil. Leur technique est devenue, selon l'EFF, la base des systèmes radio à étalement de spectre — des téléphones portables aux réseaux sans fil. Hedy Lamarr est morte en 2000.
8. Tu Youyou — le Nobel qui a attendu 43 ans
Plus de deux mille recettes en trois mois. C'est ce que la chercheuse chinoise Tu Youyou rassemble en 1969. On vient de lui confier la direction d'un groupe du projet 523 — un programme militaire confidentiel de lutte contre le paludisme. Elle épluche les textes anciens de médecine chinoise et interroge des praticiens — elle le raconte dans sa conférence Nobel sur la découverte de l'artémisinine. Une piste finit par se détacher : l'armoise annuelle, Artemisia annua. En novembre 1972, son équipe isole le principe actif, l'artémisinine.
Selon le communiqué de l'Assemblée Nobel du Karolinska Institutet (2015), l'artémisinine utilisée en thérapie combinée réduirait la mortalité due au paludisme de plus de 20 % au total — et de plus de 30 % chez les enfants. Tu Youyou a reçu le Nobel de médecine en 2015, 43 ans après sa découverte, à 84 ans. Avant les premiers essais cliniques, elle avait payé de sa personne. Avec des membres de son équipe, elle s'était portée volontaire pour prendre elle-même l'extrait d'armoise — afin d'en vérifier l'innocuité.
Les militantes de terrain
9. Wangari Maathai — planter des arbres comme acte politique
Plus de 20 millions d'arbres, plantés dans des fermes, des écoles et autour des églises : c'est le bilan que sa biographie officielle du prix Nobel attribuait en 2004 au Green Belt Movement de Wangari Maathai. Première femme d'Afrique de l'Est et centrale titulaire d'un doctorat, elle lance le mouvement en 1977. Il prolonge son action au Conseil national des femmes du Kenya. Le principe : planter des arbres avec des groupes de femmes rurales, pour protéger les sols et améliorer leurs conditions de vie.
Planter des arbres est vite devenu politique (si tu pensais qu'un jeune plant ne dérangeait personne, attends la suite). Sous le régime du président Daniel arap Moi, Maathai a été arrêtée à plusieurs reprises et vilipendée, rappelle la nécrologie que lui a consacrée la BBC. Élue au Parlement en décembre 2002 avec 98 % des voix, elle devient vice-ministre de l'Environnement. En 2004, le comité Nobel lui décerne le prix de la paix pour sa contribution au développement durable, à la démocratie et à la paix — la première femme africaine à le recevoir. Elle est morte en 2011, à 71 ans.
10. Berta Cáceres — assassinée pour avoir défendu une rivière
Berta Cáceres était une militante lenca du Honduras. En 1993, elle cofonde le Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH). Elle mène ensuite la résistance contre Agua Zarca, un barrage hydroélectrique porté par l'entreprise hondurienne DESA et le groupe public chinois Sinohydro. Le site ? Le fleuve Gualcarque, sacré pour le peuple lenca. Le projet avait été imposé sans consulter les communautés.
Fin 2013, Sinohydro s'est retiré en invoquant la résistance locale, et la Société financière internationale (le bras privé de la Banque mondiale) a suivi. En 2015, Cáceres reçoit le prix Goldman pour l'environnement. Début mars 2016 — deux jours avant ses 45 ans — elle est abattue chez elle, à La Esperanza, par des tueurs à gages. En juillet 2021, la haute cour de Tegucigalpa a reconnu Roberto David Castillo, ancien président de DESA, coupable d'avoir participé à l'organisation du meurtre, selon le compte rendu du verdict publié par le Guardian.
Une exploratrice et une sportive
11. Jeanne Barret — première femme à faire le tour du monde
Le 1er février 1767, un certain « Jean Barret » embarque à Rochefort sur l'Étoile, l'un des deux navires de Bougainville. Sous le déguisement : Jeanne Barret (ou Baret), 26 ans, gouvernante et assistante du naturaliste Philibert Commerson. Une ordonnance royale de 1689 interdisait les femmes sur les navires du roi (d'où le costume). Selon le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France, elle l'accompagne dans ses excursions botaniques — d'autant que Commerson souffre d'ulcères aux jambes.
Son identité est révélée à Tahiti en avril 1768 — elle reste du voyage malgré tout. En novembre 1768, Commerson et elle quittent l'expédition à l'île de France (l'actuelle île Maurice) pour y poursuivre leurs travaux. Commerson y meurt en 1773. Elle épouse un officier de marine en 1774 et rentre en France en 1775 — bouclant ainsi le premier tour du monde connu accompli par une femme. Louis XVI lui accorde une pension pour son travail de botaniste. En 2012, trois chercheurs d'universités américaines lui ont dédié une morelle grimpante des Andes, Solanum baretiae (description parue dans la revue PhytoKeys).
12. Alice Milliat — la sportive qui a forcé la porte des Jeux
Sur la pierre tombale du caveau familial de Nantes, son nom n'est même pas gravé. Alice Milliat a pourtant organisé les premiers Jeux olympiques féminins, à Paris, en 1922. Née en 1884 dans une famille de commerçants nantais, elle vit en Angleterre jusqu'en 1908 ; de retour en France, elle pratique l'aviron, la natation et le hockey. La Ville de Paris, qui lui consacre un portrait, résume son combat : faire reconnaître les exploits des sportives au même titre que ceux des hommes. En face, un Comité international olympique présidé par Pierre de Coubertin — qui ne l'entendait pas ainsi.
En 1921, elle participe à la fondation de la Fédération sportive féminine internationale (FSFI), qu'elle préside. Le 20 août 1922, 77 athlètes de cinq pays, dont la Grande-Bretagne et les États-Unis, s'affrontent au stade Pershing, à Paris. Le Comité olympique français s'indigne qu'on emprunte le mot « olympique », raconte l'historien Ruadhán Cooke, de l'université de Galway, sur le site de RTÉ. Milliat se sert de cette colère pour négocier — aux Jeux d'Amsterdam, en 1928, l'athlétisme s'ouvre enfin aux femmes. Santé fragile, fédération sans argent : elle finit par démissionner, redevient dactylo et traductrice, et meurt dans l'anonymat à Paris en 1957. La prochaine fois que tu regardes une finale d'athlétisme féminin aux Jeux, pense à elle.
Une syndicaliste, une Première ministre et une biologiste
13. Luisa Moreno — la syndicaliste restée dans l'ombre de César Chávez
Blanca veut dire « blanche » en espagnol ; moreno, « foncé ». En 1930, à New York, Blanca Rosa López Rodríguez devient Luisa Moreno, et ce nouveau nom dit déjà de quel côté elle se range. Fille d'une famille aisée du Guatemala, elle a été journaliste à Mexico. Arrivée à New York en 1928, elle entre dans un atelier de confection — salaires de misère, journées interminables. Elle deviendra l'une des syndicalistes les plus efficaces du pays, raconte le Smithsonian, qui lui a consacré une vitrine au musée national d'histoire américaine.
Selon la conservatrice Mireya Loza, l'American Federation of Labor l'embauche en 1935 pour syndiquer les rouleuses de cigares latinas et afro-américaines de Floride. Suivent le syndicat des conserveries UCAPAWA et un siège au conseil de la confédération CIO (une première pour une femme). En 1938, le Congrès des peuples de langue espagnole naît à son initiative. Puis vient la chasse aux communistes. En 1950, visée par un mandat d'expulsion, elle quitte le pays en novembre plutôt que d'être expulsée de force. Pour Mireya Loza, on attribue trop souvent à Dolores Huerta et César Chávez les débuts de ce combat. Or ce sont des femmes comme Luisa Moreno qui l'ont rendu possible (tu connaissais Chávez et pas elle ? C'est tout le problème).
14. Sirimavo Bandaranaike — la toute première Première ministre
Qu'est-ce qu'elle connaissait à la politique ? C'est la question qu'un cousin de son mari posait avec mépris en 1960, quand Sirimavo Bandaranaike a pris la tête du parti. Son mari, le Premier ministre de Ceylan Solomon Bandaranaike, avait été assassiné l'année précédente. La nécrologie que lui a consacrée le Guardian note qu'on a rarement vu un pronostic aussi faux. Elle ramène le parti au pouvoir dès 1960 et devient la première femme Première ministre au monde (tu peux relire la question du cousin, maintenant). Elle gouvernera trois fois : de 1960 à 1965, de 1970 à 1977, puis de 1994 à 2000.
Réduire son parcours à celui d'une veuve qui perpétue l'œuvre du mari, c'est passer à côté. Avec la constitution de 1972, son gouvernement fait de Ceylan une république, qui prend le nom de Sri Lanka. Elle engage l'île dans le Mouvement des non-alignés naissant. Aux côtés d'Indira Gandhi ou de Tito, elle devient l'une des dirigeantes les plus connues du tiers-monde. Elle quitte ses fonctions en août 2000 et meurt deux mois plus tard — le 10 octobre, à 84 ans.
15. Nettie Stevens — le sexe, une affaire de chromosomes
Nettie Stevens n'a commencé sa carrière de chercheuse qu'à 39 ans, après des années à enseigner et à économiser pour payer ses études. Chez le ver de farine (Tenebrio molitor), elle observe que les mâles produisent des cellules reproductrices portant soit un chromosome X, soit un chromosome Y. Les femelles, elles, ne produisent que des cellules à X. Sa conclusion : le sexe se transmet comme un facteur chromosomique, et c'est le mâle qui le détermine. À l'époque, on croyait volontiers que la mère — ou l'environnement — décidait du sexe de l'enfant. Si tu as appris à l'école que c'est le chromosome apporté par le père qui tranche, c'est en bonne partie à elle que tu le dois.
Au même moment, le biologiste Edmund Wilson arrivait à des conclusions proches. Et la plupart des scientifiques n'ont pas adopté tout de suite la théorie de Stevens. Mais le portrait que lui consacre Scitable, le site pédagogique de Nature, estime que Stevens a fait le plus grand saut théorique, celui qui s'est révélé juste. Elle a continué à chercher et à enseigner à Bryn Mawr jusqu'à sa mort, d'un cancer du sein, le 4 mai 1912. Elle avait 50 ans.
Ce que ces quinze femmes ont en commun
Sciences, sport, arts, politique, militantisme, exploration : les terrains changent, le point commun tient en une ligne. Elles ont toutes travaillé dans des conditions où leur contribution était minimisée, attribuée à d'autres — ou ignorée. Et elles ont continué quand même.
Je ne vais pas te vendre une leçon de résilience (le mot est devenu creux à force de s'afficher sur des mugs). Juste une observation : quand le système ne te reconnaît pas, certaines personnes s'arrêtent. D'autres continuent, parce que le travail compte plus pour elles que la reconnaissance qui devrait l'accompagner. Presque toutes ces quinze femmes étaient de la deuxième catégorie. Alice Milliat, qui a fini par démissionner, épuisée, rappelle ce que ça coûte de tenir sans reconnaissance.
Est-ce que ça veut dire qu'il faut accepter de travailler sans reconnaissance ? Non. Ça veut dire que la reconnaissance arrive souvent tard, en morceaux, parfois après la mort — et que le travail, lui, reste. Lise Meitner n'a jamais eu le Nobel ; l'élément 109 porte son nom. Tu Youyou l'a reçu à 84 ans. Alice Milliat a aujourd'hui sa statue au siège du Comité national olympique et sportif français. Berta Cáceres a été assassinée ; la justice a fini par condamner l'un de ceux qui ont organisé son meurtre.
Mon conseil pour la suite : choisis-en une, une seule, et lis sa biographie ce mois-ci. Puis raconte-la à quelqu'un (au dîner, au bureau, dans ton club de lecture). C'est comme ça qu'un nom revient dans les conversations, et qu'il finit par revenir dans les manuels.
Questions fréquentes
Pourquoi ces femmes sont-elles aussi peu connues ?
D'abord à cause de l'effet Matilda : la contribution des femmes scientifiques est minimisée, ou attribuée à leurs collègues masculins. L'histoire académique a longtemps été écrite par et pour des hommes blancs occidentaux. Les femmes issues de pays colonisés ou de minorités font face à une double invisibilisation. Enfin, une découverte n'est souvent reconnue que bien après coup, quand les témoins directs ne sont plus là pour corriger le récit.
Hedy Lamarr a-t-elle vraiment inventé le Wi-Fi ?
Pas exactement. Le brevet déposé en 1941 avec George Antheil décrit un saut de fréquence sur 88 canaux. Le principe de l'étalement de spectre par saut de fréquence se retrouve aujourd'hui, par exemple, dans le Bluetooth. Mais ils n'étaient pas les premiers. Le Journal du CNRS rappelle que des brevets comparables existaient dès les années 1920 et 1930 — comme celui de l'ingénieur néerlandais Willem Broertjes, en 1929. Sa contribution est réelle ; le raccourci « elle a inventé le Wi-Fi », lui, est faux.
Pourquoi les femmes ont-elles dû créer leurs propres Jeux ?
Parce que les Jeux olympiques leur fermaient l'essentiel des épreuves. Jusqu'aux Jeux de Paris de 1924 inclus, il n'y avait aucune épreuve d'athlétisme féminine. Pierre de Coubertin, qui présidait le CIO, jugeait une olympiade féminine impraticable, inintéressante, inesthétique et inconvenante. Alice Milliat a donc organisé les Jeux féminins de Paris en 1922 ; suivront trois Jeux mondiaux féminins, à Göteborg en 1926, Prague en 1930 et Londres en 1934. C'est cette concurrence qui a poussé le mouvement olympique à ouvrir l'athlétisme aux femmes à Amsterdam, en 1928.
Wangari Maathai est-elle la seule Africaine à avoir reçu le Nobel de la paix ?
Non. Maathai est la première femme africaine à l'avoir reçu, en 2004. En 2011, le prix a été partagé entre les Libériennes Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee et la Yéménite Tawakkol Karman.
Où en apprendre plus sur ces femmes ?
Quelques pistes fiables : Les Grandes Oubliées de Titiou Lecoq, et Headstrong: 52 Women Who Changed Science — and the World de Rachel Swaby (en anglais). Sur Wikipédia, le projet « Women in Red » documente les biographies de femmes absentes de l'encyclopédie. Si tu préfères écouter, pioche dans notre sélection de 20 podcasts pour femmes à écouter absolument. Pour la fiction, les romans de femmes incontournables à avoir dans sa bibliothèque prolongent bien cette liste.
La reconnaissance des femmes scientifiques progresse-t-elle ?
Lentement. D'après la liste officielle des femmes lauréates publiée sur le site du prix Nobel, cinq femmes seulement ont reçu le Nobel de physique depuis 1901. Ce sont Marie Curie (1903), Maria Goeppert Mayer (1963), Donna Strickland (2018), Andrea Ghez (2020) et Anne L'Huillier (2023). Trois des cinq l'ont été depuis 2018 : le mouvement existe, mais il part de très loin.
Berta Cáceres a-t-elle vraiment « sauvé » la rivière ?
En partie. D'après la fiche que lui consacre le prix Goldman, la construction du barrage d'Agua Zarca est de fait à l'arrêt. Après le meurtre, les banques de développement FMO (néerlandaise) et Finnfund (finlandaise) ont suspendu leur participation. En 2021, le tribunal de Tegucigalpa a jugé que Cáceres avait été tuée parce qu'elle menait la campagne contre le barrage.
Sources
- Nature — What Rosalind Franklin truly contributed to the discovery of DNA's structure (Cobb & Comfort, 2023)
- APS News — December 27, 1956: Fall of Parity Conservation (2001)
- Physical Review — Wu et al., Experimental Test of Parity Conservation in Beta Decay (1957)
- National Women's History Museum — Chien-Shiung Wu
- Le Monde — « Pour Djamila Boupacha », Simone de Beauvoir (2 juin 1960)
- The Guardian — Gisèle Halimi, trailblazing French feminist MP and lawyer, dies aged 93 (2020)
- Guinness World Records — First self-made millionairess
- CNRS Le Journal — Hedy Lamarr, le génie scientifique éclipsé par la beauté
- Electronic Frontier Foundation — Celebrating Pioneer Award-winning women on Ada Lovelace Day (2012)
- Musée du Luxembourg — Dossier pédagogique « Tarsila do Amaral. Peindre le Brésil moderne »
- Nobel Prize — Tu Youyou, conférence Nobel : Discovery of Artemisinin (2015)
- Nobel Prize — Communiqué du prix Nobel de médecine 2015
- Nobel Prize — Wangari Maathai, biographie (2004)
- Nobel Prize — Wangari Maathai, conférence Nobel (2004)
- BBC News — Kenya's Nobel laureate Wangari Maathai dies aged 71 (2011)
- Goldman Environmental Prize — Berta Cáceres, lauréate 2015
- The Guardian — Berta Cáceres assassination: ex-head of dam company found guilty (2021)
- Gallica (BnF) — Jeanne Barret, première femme circumnavigatrice
- PhytoKeys — Tepe, Ridley & Bohs, A new species of Solanum named for Jeanne Baret (2012)
- Ville de Paris — Alice Milliat, à l'avant-garde du sport féminin
- RTÉ Brainstorm — How Alice Milliat brought women into the Olympics (2022)
- Smithsonian Magazine — Guatemalan immigrant Luisa Moreno was expelled from the U.S. for her groundbreaking labor activism (2018)
- Smithsonian Voices (National Museum of American History) — The Case of Luisa Moreno (2021)
- The Guardian — Sirima Bandaranaike, nécrologie (11 octobre 2000)
- Nature Scitable — Nettie Stevens: A Discoverer of Sex Chromosomes
- France Culture — L'effet Matilda, ou les découvertes oubliées des femmes scientifiques
- Nobel Prize — Archives des nominations : Lise Meitner
- Nobel Prize — Liste des femmes lauréates du prix Nobel
- Atomic Heritage Foundation (musée national de la science nucléaire) — Lise Meitner
- ABC News — The Paris Olympics are the first to have equal split of male and female athletes, and Alice Milliat is the reason why (2024)